Journal · Typographie

Tucson dessine sa police avec les doigts de ses habitants

Publié le 28 octobre 2026 · 5 min de lecture · Par Jéruel Isimat-Mirin

Tucson, en Arizona, prépare sa première police de caractères officielle. Elle est faite de traits peints au doigt par ses habitants. La radio publique locale AZPM a raconté le projet le 26 octobre : des centaines de personnes ont laissé une marque sur de grandes toiles. Un studio assemble maintenant ces marques en alphabet. Chez Blind Studio, studio de création qui dessine aussi ses propres polices et identités, on regarde comment on passe d’un trait de peinture à une lettre. Et pourquoi l’idée parlerait à une ville de chez nous.

Sous les arcades roses d’un vieux bâtiment, des visiteurs de tous âges peignent au doigt sur deux grandes toiles blanches couvertes de traits orange, verts et noirs
Les toiles du festival Tucson Meet Yourself, le 17 octobre, sur la place de l’ancien palais de justice · Photo : Czarina Nafarrate, Visit Tucson, via AZPM

Un doigt, un trait

Le 17 octobre, pendant le festival Tucson Meet Yourself, trois grandes toiles blanches attendaient sur la place de l’ancien palais de justice du comté de Pima. De 11 h à 17 h, les passants trempaient un doigt dans la peinture et laissaient une seule marque. On ne leur demandait ni dessin ni signature. Czarina Nafarrate, chargée du marketing multiculturel de Visit Tucson, l’office de tourisme, résume la consigne à AZPM : « We just want lines and curves ».

La maire, Regina Romero, a fait son trait comme tout le monde. Le projet fait partie d’un programme de l’office, Nuestra Cultura Goes Wild, qui célèbre l’identité culturelle de la ville.

Du trait de peinture à la lettre

Visit Tucson a confié le passage au numérique à The Culturist Group, une agence de Los Angeles. Chaque marque est photographiée, scannée, puis vectorisée, c’est-à-dire redessinée en courbes nettes qu’on peut agrandir sans perte. Son directeur de création, Tommy Gomez, assemble ensuite les morceaux dans Glyphs, le logiciel où l’on dessine les caractères lettre par lettre. Un A peut prendre deux traits d’une personne et la barre d’une autre.

Gomez compte environ deux semaines pour obtenir un alphabet en capitales. Il dit aussi n’être jamais venu à Tucson avant le projet et avoir interrogé des habitants, des commerçants et des artistes pour comprendre la ville.

Pourquoi c’est malin

Une police de ville sert à tout : affiches, signalétique, site, objets. D’habitude, elle se commande à un studio et la population la découvre une fois finie. Ici, chaque habitant qui est passé au stand peut se dire qu’une de ses courbes est quelque part dans le T de Tucson. Personne ne la retrouvera vraiment. Ce n’est pas grave : c’est le récit qui compte.

Une palette de peintre blanche où l’on a écrit au doigt, en rouge, I made my mark in Tucson, devant une toile couverte de traits et de courbes de couleur
La palette du stand, devant une toile déjà couverte de traits · Photo : Czarina Nafarrate, Visit Tucson, via AZPM

La palette du stand le dit en toutes lettres, « I made my mark in Tucson ». Le jeu de mots marche dans les deux sens, laisser une trace et laisser sa marque. L’office annonce aussi une version téléchargeable pour le public, ce qui fait de la police un objet que les gens peuvent reprendre chez eux.

Le pari du rendu

La méthode a sa limite. Des traits faits au doigt par des centaines de mains donnent une matière vivante, mais irrégulière. Pour en faire une police qui se lit sur un panneau, il faudra choisir, lisser et régler les espaces entre les lettres. On saura en novembre, quand le nom et le dessin final seront présentés, si l’alphabet garde la trace des doigts ou s’il devient une police propre de plus.

Une police pour une ville d’ici

L’idée voyage bien. Un carnaval, une fête patronale ou un marché du samedi rassemblent assez de monde pour remplir trois toiles en une journée. Une commune de Guadeloupe pourrait en tirer l’alphabet de sa signalétique ou de son festival, avec une vraie histoire à raconter. Le geste demande peu de matériel et beaucoup de soin ensuite, dans le dessin des lettres.

À faire cette semaine

Au prochain événement où votre marque tient un stand, posez une feuille blanche au format A2 et un pot de peinture. Demandez à chaque visiteur un seul trait, puis photographiez la feuille bien à plat, à la lumière du jour. Vous aurez une matière à vous, prête à devenir un motif ou un titre.

Et chez Blind Studio ?

Fougue et Trait, nos deux polices, sont nées d’un lettrage au pinceau tracé en Guadeloupe, avant d’être réglées lettre par lettre. La semaine dernière, nous expliquions aussi comment le nouveau logo d’Apple Music est fait par le son. Si vous avez des traits, des affiches anciennes ou une écriture à la main qui raconte votre lieu, écrivez-nous : nous vous disons ce qu’on peut en tirer pour un titre ou une identité.

Sources