Journal · Décryptage
IA : les entreprises qui l’utilisent le plus embauchent moins de jeunes
Publié le 25 octobre 2026 · 7 min de lecture · Par Jéruel Isimat-Mirin
Le 9 octobre, des chercheurs de HEC Paris, de la Banque de France et de l’Insead ont publié un premier chiffre français sur l’IA et l’emploi des jeunes. Il fait réfléchir, à condition de le lire jusqu’au bout. Et il touche de près les métiers de la création, où nous utilisons nous-mêmes l’IA, par exemple pour la série Made in Guadeloupe.
Le chiffre
Les chercheurs ont suivi environ 6 000 entreprises interrogées chaque mois par la Banque de France. Près de 600 d’entre elles déclarent un usage intensif de l’IA. En 2025, ces entreprises ont embauché 17 à 25 % de jeunes de 21 à 29 ans en CDI de moins que les autres entreprises de leur secteur. Pour les salariés plus âgés, les écarts sont faibles et rarement significatifs. Quant à l’effectif total de ces entreprises, il ne baisse pas de façon mesurable.
Personne n’est licencié à cause de l’IA dans ces données. On recrute moins de débutants. Les auteurs parlent d’un « gel asymétrique » : moins d’embauches, mais aussi moins de départs.
Les métiers les plus exposés
L’étude classe 310 métiers selon leur exposition à l’IA générative. Chez les 21-29 ans, les embauches en CDI dans les métiers les plus exposés étaient, en mars 2026, inférieures de 28,3 % à leur niveau de novembre 2022. Pour les métiers les moins exposés, la baisse n’est que de 7,5 %. L’écart fond avec l’âge : 20,8 points avant 30 ans, 3,8 après 50 ans.
L’informatique est la plus touchée, avec des embauches de jeunes développeurs en recul d’environ 42 %. Elle n’explique pourtant qu’une petite partie du phénomène : sans elle, l’écart reste net. Détail savoureux, l’indice d’exposition des métiers a lui-même été construit avec des agents d’IA, qui ont noté chaque fiche du répertoire de France Travail.

Ce que l’étude ne dit pas
Les auteurs restent prudents, et il faut l’être avec eux. Leur résultat est une association, pas une preuve de cause à effet. Les entreprises ont déclaré leur usage de l’IA début 2026, alors que les écarts d’embauche apparaissent dès 2023 : elles réorganisaient peut-être déjà leurs recrutements avant d’adopter ces outils. La hausse des taux de la BCE, entre 2022 et 2023, a aussi freiné les embauches dans la tech.
D’autres pays observent des tendances proches. Au Danemark, la banque centrale mesure un emploi inférieur d’environ 11 % à sa tendance dans les entreprises qui ont adopté l’IA tôt, surtout chez les jeunes diplômés. Aux États-Unis, une étude de Stanford situe les 22-25 ans des métiers exposés environ 19 % sous leur trajectoire. Anthropic, l’éditeur de Claude, a publié le 16 octobre ses propres chiffres : la part des juniors dans ses recrutements techniques est passée de 27 % à 9 % depuis début 2025.
Et dans les métiers de la création ?
L’étude ne détaille pas les métiers créatifs, et il serait malhonnête de lui faire dire ce qu’elle ne mesure pas. La question se pose pourtant dans les studios et les agences. Une part des tâches qu’on confiait aux débutants, comme les déclinaisons de formats ou les détourages, se fait aujourd’hui en quelques minutes avec un outil.
Le risque, c’est de supprimer la marche d’entrée. Ces tâches ingrates étaient aussi le moment où l’on apprenait le métier, à côté de quelqu’un de plus expérimenté. Les chercheurs recommandent justement de redéfinir les postes de débutants autour de ce que l’IA fait mal, et de préserver la formation sur le terrain. L’alternance semble absorber une partie du choc : chez les 21-29 ans des métiers les plus exposés, la part d’apprentis est passée de 6 % fin 2019 à 10 % fin 2023, une hausse qui a toutefois commencé avant l’IA générative.
À faire cette semaine
Faites deux colonnes. À gauche, les tâches que vous confiez désormais à l’IA. À droite, qui apprenait le métier en les faisant avant. Si la colonne de droite se remplit de prénoms, demandez-vous où ces personnes apprennent aujourd’hui.
Et chez Blind Studio ?
Nous utilisons l’IA, et nous le disons. Pour la série Made in Guadeloupe, vingt paysages de l’archipel ont été retravaillés avec l’IA autour d’un seul sujet, la lumière. L’outil va vite. Ce qu’on garde en main, c’est l’idée de départ et le choix final. Nous faisons aussi le point sur les couleurs de l’année 2027. Pour parler de vos projets, écrivez-nous.
Sources
- L’embauche des jeunes recule davantage dans les métiers exposés à l’IA, HEC Paris, 9 octobre 2026
- Generative AI : a hiring freeze for young people in exposed occupations, note LIFT 2026-02 (PDF)
- Document de travail LIFT 2026-02, méthode (PDF)
- French firms using AI heavily hire up to 25 % fewer young people on permanent contracts, ActuIA, 20 octobre 2026